Plaidoyer pour des paysages agricoles pérennes

L’agriculture a massivement fait le choix de privilégier la culture des plantes annuelles.

Après défrichement de l’écosystème initial, forêt ou prairie permanente, les génération successive d’agriculteurs ont procédé à la culture saisonnière d’une très faible diversité de végétaux domestiqués et comestibles.

Dans un milieu déséquilibré, et drastiquement appauvri au regard de sa biodiversité antérieure, le travail du paysan est devenu un cycle saisonnier d’activités comprenant non seulement les étapes récurrentes de travail du sol /semis / plantation / récolte / stockage de la production, mais aussi une lutte sans fin contre le retour de la biodiversité adventice désormais appelées « mauvaises herbes », et une gestion permanente des pathologies et des ravageurs qui ne manquent pas d’apparaître dans un milieu écologique appauvri.

On peut être étonné de ce choix qui a conduit généralement au mieux à minorer et au pire à écarter des paysages agricoles les végétaux - arbres, arbustes et herbacées - comestibles pérennes ou se resemant spontanément, et tous les végétaux non comestibles, mais pourvoyeurs de produits (bois de construction, fibres, teinture, base de préparations médicinales) et de services multiples (minimisation de l’érosion, purification et rétention de l’eau, protection contre la chaleur et le vent, pollinisation...)

Un paysage agricole commun, comme celui de la photographie ci-dessus, n’est-il pas une préfiguration du désert. Pourquoi en avoir éradiqué le moindre arbre et le moindre arbuste ? Pourquoi exposer ainsi, la terre mis à nue au soleil qui la stérilise, à la pluie et au vent qui l’érodent ?

N’y aurait-il pas d’autres manières de faire ?

Réintroduire des arbres et des végétaux pérennes dans ces paysages quasi désertiques est une voie à explorer.

La réintroduction de végétaux dits pérennes ou vivaces, c’est-à-dire de plantes qui vivront plusieurs années ou plusieurs dizaines d’années après avoir été semés et celle de végétaux qui se resèment spontanément présentent de multiples avantages potentiels :

- Il existe une grande diversité de légumes pérennes qui pourront être récoltés chaque saison pendant des années une fois implantés.

- Les plantes vivaces nécessitent moins de travail et de dépenses une fois installées.

- Comparés aux variétés annuelles, les légumes vivaces possèdent une plus grande résistance aux maladies et aux insectes que les plantes annuelles. Par définition, les légumes vivaces doivent avoir une capacité inhabituelle à combattre les maladies et les ravageurs des plantes pour devenir pérennes.

- Les plantes vivaces résistent plus facilement aux extrêmes climatiques, car elles doivent pouvoir survivre de longues périodes sans pluie quand elles poussent dans les régions où sévissent les sécheresses saisonnières et résister à la chaleur et à l’humidité s’ils poussent dans les terres basses chaudes et humides.

- Les plantes vivaces ont souvent une valeur nutritionnelle et un rendement élevés et procurent des aliments sur une longue période.

- L’implantation de plantes pérennes permet de réduire ou d’annuler l’érosion du sol, du fait qu’il n’y a plus besoin de labourer le sol. Ceci peut s’avérer d’une énorme importance sur les terres en pente.

- Les plantes pérennes notamment les arbres contribuent à l’enrichissement du milieu en matières organiques par les feuilles qu’ils produisent et qui tombent sur le sol.

- Leur présence facilite l’implantation d’un réseau racinaire et mycorhizien.

Il est possible que l’implantation de plantes pérennes réduise la charge de travail agricole, mais cela n’est pas certain. L’implantation d’un paysage pérenne demande beaucoup de recherches et de tâtonnements pour trouver les bonnes associations de plantes, pour tailler les arbres et gérer la lumière sur les parcelles cultivées, pour élaguer les plantes les plus invasives...

Les plantes vivaces seront effectivement pérennes si et seulement si les conditions de leur implantation et de leur épanouissement sont réunies. Il faudra donc privilégier les végétaux indigènes, favoriser mais gérer les adventices comestibles en organisant leur cohabitation avec les végétaux intentionnellement implantés.

Par ailleurs, si certains légumes peuvent être qualifiés de perpétuels », le sol dans lequel ils poussent ne l’est pas forcément et il est beaucoup plus complexe de rendre le sol perpétuel que les légumes.

En général la dégradation du sol est due au manque de végétaux et d’animaux (micro et macrofaune) qui fabriquent la matière organique. La création d’un paysage pérenne sera donc aussi celui d’un sol vivant qui idéalement va à terme s’aggrader et non se dégrader.

Ces carences peuvent être au départ compensées par des apports de matières organiques et de fumures. Elles pourront être compensées par des successions et des associations phytosociologues assez complexes. Mais cela demande un grand savoir, un long apprentissage et une grande attention avant d’être maîtrisé.

On le voit, construire un paysage agricole pérenne, ne consiste pas seulement à semer ou planter des plantes vivaces. Il s’agit de construire un agroécosystème. Or nos connaissances et nos expériences ne prédisposent pas réussir facilement une telle tâche.

Cette tâche n’est pas pour autant impossible à accomplir. Quelques précédents historiques nous montrent que des peuples y sont parvenus. C’est le cas par exemple des Mayas qui ont élaboré la Milpa, ou des Indonésiens qui ont transformé la forêt primaire en forêt-jardin. C’était aussi semble-t-il le cas des peuples d’Amazonie qui, avant que les épidémies introduites par les Européens ne les déciment, avaient transformé la forêt équatoriale en favorisant la croissance des végétaux qui leur étaient utiles.

Forêt-jardin indonésienne

« Les Jardins à damar sont issus d’une arboriculture paysanne spécialisée. De même qu’il plantait du poivre ou du café, le paysan s’est mis à planter des damars. Mais, de par sa conception, la plantation se complexifie d’année en année, jusqu’à ressembler à une forêt. L’ossature de cette forêt est assurée par les damars, remplacés au fur et à mesure de leur déclin par quelques espèces fruitières. Cependant, la nature se charge de remplir les interstices. Arbres, arbustes, fougères, orchidées retrouvent leur place entre, sous ou sur les damars, et les animaux, attirés par les arbres fruitiers, reviennent plus nombreux. Rien de commun entre ces Jardins paysans et une plantation forestière classique dévolue à une production unique. Les
paysans du Pesisir n’ont pas seulement établi des plantations de damars. En moins de 50 ans, ils ont su reconstruire, même fortuitement, même imparfaitement, un véritable écosystème forestier, ce qui représente une performance en matière de dynamique forestière. » 
Geneviève Michon et al, « De la forêt aux jardins (Sumatra. Indonésie) »

Si nous ne sommes pas, outillés par notre héritage culturel et nos expériences passées pour construire un sol vivant pérenne. Nous disposons néanmoins de quelques principes pour guider nos actions dont le premier sonne comme un slogan : « Un sol nu est un sol foutu »

« Plus les sols sont nus, plus ils se dégradent rapidement. Le soleil doit tomber sur une plante et pas sur le sol. Un sol fertile est mis à l’abri de la lumière par les plantes : un arbre, une litière, et des plantes qui poussent à leurs pieds. L’agriculture doit suivre cette règle écologique qui veut qu’à l’instar des organismes animaux que sont protégés des agressions extérieures par une peau, la « chair » d’un sol vivant est toujours recouverte d’un « épiderme » végétal. Le végétal est ce qui produit une terre fertile. L’ennemi numéro un d’un sol fertile est le soleil qui tombe directement sur la terre mise à nue. Le soleil est un oxydant puissant qui chauffe la terre jusqu’à 60°, le fer contenu dans la terre permet alors une réaction dite de Fenton qui oxyde la matière organique et l’humus qui s’évapore alors sous forme de CO2. » Konrad Schreiber

De l’axiome « sol nu, sol foutu » énoncés par Konrad Schreiber peuvent être déduits des principes génériques d’action que résume le schéma ci-dessous

Ce schéma est celui des principes de l’agriculture dite de conservation. Aux quatre étapes ou principes qu’il énumère nous ajoutons celui de la culture de plantes pérennes qui doivent devenir l’un des principes majeur de la construction d’agroécosystèmes résilients dans un contexte de chaos climatiques qui si nous ne modifions pas radicalement nos manières nous conduira au pire.

Ferme brésilienne utilisant les principes de culture syntropique

Cet article est le premier d’une série consacrée à l’introduction à la culture des plantes vivaces dans les milieux cultivés. Suivront plusieurs autres articles consacrés aux thématiques suivantes :

- forêts jardinées jardins-forêts, vergers maraîchers ;

- diversité des plantes pérennes comestibles ;

- techniques de pérennisation des plantes annuelles ;

- techniques et savoir-faire traditionnels remarquables : (Milpa Maya, Jardins-forêts indonésiens...) ;

- expériences contemporaines inspirantes ;

- itinéraires de reforestation ;

- écosystème naturel et conception de système de succession de culture ;

- Restauration des sols par le processus de succession des espèces ;

- Principe de l’agriculture successionnelle ou synthropiqueAbundance Agroforestry. à Syntropic faming guide...

Published online by La vie re-belle
 18/08/2020
 https://www.lavierebelle.org/plaidoyer-pour-des-paysages

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