Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes

Ouvrage de référence

Cet article, présente non seulement un ouvrage de référence de la phytothérapie française du XIXe siècle, mais dresse également le portrait de son auteur qui fut un médecin humaniste de premier plan dont l’héritage mériterait d’être cultivé. Le lecteur pourra accéder à l’oeuvre François-Joseph Cazin par différents documents pdf numérisés par la BNF et disposer de lien facilitant l’accès aux différents textes composants le Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes

Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes

avec un atlas de 200 planches lithographiées

François-Joseph Cazin
Médecin humaniste

François-Joseph Cazin
François-Joseph Cazin

François-Joseph Cazin est né le 4 mars 1788 à Samer, localité rurale du Nord de la France. À l’âge de seize ans, il entre à l’hôpital militaire de Boulogne-sur-Mer comme aide en chirurgie et devient chirurgien militaire, puis médecin de marine.

Son dévouement auprès des malades est remarqué pendant l’épidémie de choléra de 1832. Atteint lui-même par la maladie, il est choisit de retourner à la campagne, dans son village natal de Samer. Sa conviction du pouvoir curatif des plantes, s’appuie sur son expérience personnelle. Il faillit succomber au choléra et n’en fut guéri que par l’absorption de sucs de plantes dépuratives, antiseptiques et bactéricides des campagnes avoisinantes.

Cette expérience personnelle comptera beaucoup dans sa pratique médicale ultérieure.

À Samer il exerce la médecine au sein une population pauvre, fréquemment malade, qui ne peut accéder à la même médecine qu’en ville. Il décide alors de recourir aux ressources thérapeutique à portée de main : les plantes.

Deux idées maîtresses vont guider sa pratique de médecin de campagne et ses recherches :

- les plantes indigènes localement disponible suffisent pour traiter la plupart des maladies à condition de les recueillir et de les utiliser dans les conditions voulues.

- l’empirisme populaire, est une source de savoir pour le médecin, à condition de le vérifier par l’expérimentation raisonnée. »

Au moment où la médecine prends la voie des médicaments de synthèse, François-Joseph Cazin promeut l’usage des plantes médicinales, ressources dont l’emploi est simple et économique, et qui permet d’offrir un meilleur accès à la santé pour les gens des campagnes et les pauvres (Cazin 1850, p. II) Médecin humaniste, il réfléchit à l’organisation d’un service rural de soin gratuit qui, s’il n’eut pas le succès qu’il espérait, fut néanmoins couronnée par prix décerné par l’Académie de Reims (Cazin 1852)

Pour Pierre Lieutaghi, « on peut lire Cazin comme l’une des plus grandes sommes de médecine végétale, et à cet égard seul, y gagner beaucoup en connaissance. Mais, autant l’annoncer d’entrée : qui fréquente assidûment le Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes finira par suivre, fût-ce de loin, l’homme partait sous la pluie d’hiver, en calèche, sans examiner si ceux qui le faisaient appeler pourraient ou non le rémunérer. Là où il va, c’est là où demeure toujours, et jamais guérie, la justice. »

Il est donc également possible de lire Cazin comme comme une leçon éthique et méthodologique

Comme le note Christophe Bernard le Traité Pratique et Raisonné des Plantes Médicinales Indigènes « reste aujourd’hui l’un des ouvrages de référence les plus importants de la mémoire phytothérapique française. » Le vocabulaire technique, nomenclature des plantes, de même que la connaissance de la physiologie et des problèmes de santé ont ont considérablement évolué depuis. Mais l’expérience clinique de Cazin en tant que médecin de campagne reste précieuse et l’ouvrage contient une mine d’information encore bien d’actualité aujourd’hui. »

Le lecteur trouvera ci-dessous :

- Le fac-similé de la troisième édition du Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes numérisé par la Bibliothèque Nationale de France (BNF)
[Il existe une quatrième édition mais le document mis en ligne par la BNF est défectueux]

- Le fac-similé de l’atlas de 200 planches lithographiées du Traité, également numérisé par la BNF

- Le fac similé du projet de service rural de soin gratuit publié par Cazin, numérisé par la BNF

- Le lien vers les différents chapitres du traité mis en ligne par Christophe Bernard sur son site Altea Provence

- La préface de la première édition du Traité

- La Préface, écrite en 1997 par Pierre Lieutaghi à l’occasion de la réimpression du traité par les Éditions de l’Envol, Mane

- Un chapitre du traité qui garde toute sa pertinence aujourd’hui : « Notions générales sur la récolte, la dessiccation et la conservation des plantes »

- La bibliographie des publication de François-Josef Cazin

Préface de la première édition

Après vingt années de pratique à Calais, j’ai dû, pour des raisons particulières, me fixer à la campagne, où j’ai exercé la médecine depuis 1832 jusqu’en 1846.

Il m’a suffi de jeter un coup d’œil sur l’état comparé des villes et des campagnes pour me convaincre, au point de vue médical, de l’énorme différence qui existe entre les ressources des unes et celles des autres.

Dans les villes, l’état social forme un corps dont toutes les parties distinctes, mais intimement liées, agissent et réagissent les unes sur les autres. L’aspect de la misère agglomérée y excite la pitié, et sollicite des secours qu’il est presque toujours facile de se procurer. Les villes ont des hospices, des bureaux de bienfaisance, des caisses de secours mutuels pour les ouvriers, des associations pieuses, des dispensaires, etc.

Les campagnes sont privées de tous ces avantages et restent abandonnées à elles-mêmes, comme si, formant un peuple à part, elles n’étaient pas régies par les mêmes lois et ne devaient pas prétendre aux mêmes bienfaits. Dans les communes rurales, plus qu’ailleurs, s’offre le contraste du bien-être des riches et de l’indigence des nombreux habitants qui n’ont d’autres biens que l’emploi de leurs forces. Si l’ouvrier des campagnes est moins à plaindre que celui des villes tant qu’il se porte bien, il est bien plus pauvre, plus écrasé par le malheur quand la maladie l’atteint. Le plus souvent, alors, il souffre sans secours, lutte péniblement, languit ignoré et meurt silencieux et résigné dans une chaumière où le froid, l’humidité, la malpropreté se joignent aux autres causes de destruction.

Le curé et le médecin assistent presque toujours seuls à ce déchirant spectacle de la misère aux prises avec la maladie. Si l’un, représentant la pensée religieuse comme une immortelle espérance entre la terre et le ciel, est la première providence du village ; l’autre, prodiguant avec désintéressement les secours et les consolations de son art, en est assurément la seconde. Quand, ne possédant par eux-mêmes que le strict nécessaire, ils ne peuvent faire, sous le rapport physique, tout le bien que leur suggèrent leurs bonnes intentions, réduits alors à solliciter des secours, à associer à leur dévouement quelques personnes charitables, ils deviennent, pour ainsi dire, les messagers de la bienfaisance , malheureusement trop restreinte et toujours insuffisante, des habitants aisés de la commune.

Cet état déplorable de nos campagnes, qui réclame toute la sollicitude du Gouvernement, et auquel on ne remédiera que par l’établissement d’un service de santé gratuit, m’a convaincu de la nécessité d’y faire de la médecine à bon marché. J’ai donc renoncé, dans ma pratique rurale, aux médicaments d’un prix plus ou moins élevé, et aux préparations pharmaceutiques dont le luxe ne peut être payé que par le riche, pour m’occuper de l’emploi si simple et si économique des plantes que la nature fait naître avec profusion autour de nous. « Sur nos rochers les plus stériles, dit M. Munaret, au fond « des ombreuses vallées, aux pieds de nos balsamiques sapins, sur les bords du ruisseau qui serpente inconnu dans la prairie, comme le long du sentier que je gravissais tous les matins pour visiter mes malades, partout j’ai pu récolter des espèces préférables, avec leurs sucs et leur naïve fraîcheur, à ces racines équivoques, à ces bois vermoulus que le Nouveau-Monde échange contre notre or, et souvent contre notre santé......(1). »

J’ai fait comme le spirituel auteur que je viens de citer, et les résultats que j’ai obtenus ont dépassé de beaucoup mes espérances. Livré à la pratique rurale après avoir été pendant longtemps familiarisé avec la thérapeutique urbaine, j’ai pu comparer et juger les deux genres de médication. L’expérience m’a démontré plus d’une fois que l’on doit presque toujours préférer les plantes indigènes, lorsqu’elles offrent les mêmes principes médicamenteux, aux substances exotiques, souvent altérées par le voyage ou le séjour dans les magasins, plus souvent encore falsifiées par la cupidité(2).

« La frelatation des drogues, dit Gilibert, est la seule science dont les marchands se piquent. Les drogues les plus chères sont les plus maltraitées. L’abus est poussé à un tel point, que certains articles quadruplent de masse en sortant de Marseille. On vend, par exemple, cent fois plus de quinquina que l’Amérique n’en peut fournir ; on vend cinquante fois plus de manne qu’il n’en arrive à Marseille. Les résines les plus précieuses, les aromates, les bois sont presque tous contrefaits ; pour y parvenir on ajoute des bois analogues qui prennent un peu d’aromate par le contact, on les peint, on les colore. etc.(3) »

Non-seulement on falsifie les substances exotiques dans leur pays natal, à leur arrivée dans nos ports et chez les droguistes, mais encore, quand elles sont d’un prix élevé, chez les pharmaciens avides et peu consciencieux.

Si dans tous les temps on a préféré les objets difficiles à obtenir, dans tous les temps aussi il s’est trouvé des hommes assez dévoués à leur pays et à l’humanité pour combattre ce préjugé.

Pline se plaignait déjà de ce que, pour une légère excoriation, on mettait à contribution les rives de la mer Rouge, tandis que les vrais remèdes se trouvent partout à la portée de la classe la plus indigente(4).

Tabernœmontanus en Allemagne (5), Thomas Bartholin en Danemark (6), Beverovicius (Jean de Beverwick) en Hollande(7), Jean Prévost en Italie (8), Burtin
(9) et Wauters (10) en Belgique ; Campegius (Champier)(11), Antoine Constantin (12), Garidel (13), Coste et Wilmet (14), Bodart (15), Loiseleur-Deslonchamps(16), en France, ont prouvé que la nature ayant suffisamment pourvu chaque pays des secours nécessaires à ceux qui l’habitent, on peut, sans avoir recours aux substances exotiques, guérir les malades avec les remèdes tirés des plantes indigènes.

Ceux qui, pour ine servir de l’expression pittoresque de M. Munaret, sacrifient sur l’autel de l’exotisme leur raison et leur pays, objectent que les plantes indigènes ou naturalisées sont peu énergiques ou infidèles dans leur action sur nos organes.

Il suffit, pour réfuter la première objection, de rappeler que nous possédons des plantes amères, astringentes, aromatiques, purgatives, diurétiques, etc., tout aussi actives que celles que nous faisons venir à grands frais des régions lointaines ; que nous avons l’aconit, l’arnica, la bryone, la belladone, la chélidoine, le colchique, la coloquinte, la digitale, les ellébores, l’élatérion, les euphorbes indigènes, la gratiole, la jusquiame, la laitue vireuse. la moutarde, le nerprun, le pavot et l’opium indigène, la pulsatille, la scille, le seigle ergoté, le stramonium, le tabac, les varechs et l’iode, la valériane, etc.

La seconde objection n’est pas mieux fondée. La prétendue infidélité thérapeutique de nos plantes provient de causes que l’observation la moins attentive peut journellement constater, et qu’il est facile de faire disparaître. Indépendamment de la diversité des effets produits par les médicaments quelconques, suivant l’idiosyncrasie « les sujets et les circonstances morbides, dont la prévention ne tient aucun compte, nous ferons remarquer, dans nos grandes villes ; le défaut de soins et de précautions relativement au choix de la plante, à sa récolte, à sa conservation, à ses diverses préparations, etc.

Souvent, en effet, les plantes sont récoltées avant leur parfait développement, ou lorsqu’elles ont perdu la plus grande partie de leurs facultés, par des femmes qui n’ont d’autre instruction que la routine. Elles sont livrées à l’herboriste tantôt chargées de rosée, tantôt mouillées et rafraîchies pour les faire paraître plus récentes quand elles n’ont pas été vendues au marché précédent, et, dans cet état, elles s’altèrent au lieu de se conserver par la dessiccation (17). Les malades les emploient d’habitude sans les faire examiner par le médecin, lequel peut seul constater leur identité, savoir si elles sont en bon état, s’assurer si elles ne sont pas récoltées depuis plusieurs années, si elles ont été cueillies chacune dans la saison convenable, dans l’exposition, dans le climat et dans le terrain qui leur sont propres. On cultive souvent dans les jardins les végétaux les plus disparates, pour éviter la peine de les aller chercher dans les lieux où ils croissent naturellement. Une plante aromatique qui aime les montagnes et l’exposition au midi, se chargeant des principes au milieu desquels elle vit, devient aqueuse, se gonfle et perd les trois quarts de son énergie dans un terrain gras, trop humide, privé des rayons vivifiants du soleil.

Les extraits de nos plantes fournis par le commerce, et dont les médecins des villes et des hôpitaux se servent, sont-ils toujours convenablement préparés et bien conservés ? Non ; et j’en apporte pour preuve leur complète inertie dans des cas assez nombreux où un suc épaissi préparé sous mes yeux produisait constamment l’effet que je désirais obtenir.

Parmi les causes auxquelles on peut avec raison attribuer l’oubli dans lequel sont tombées les plantes qui croissent sur notre continent, il en est une que je dois particulièrement signaler : c’est la négligence que l’on apporte généralement dans l’étude de la botanique médicale. Si l’histoire naturelle et les diverses méthodes de classification des végétaux sont parvenues, par les travaux de nos savants, au plus haut degré de perfection, il n’en est pas ainsi de la science qui consiste à déterminer les propriétés thérapeutiques des plantes qu’il nous importe le plus de connaître. « La botanique, dit Fontenelle (éloge de Tournefort), ne serait qu’une simple curiosité, si elle ne se rapportait à la médecine ; et, quand on veut qu’elle soit utile, c’est la botanique de son pays qu’il faut étudier. » Et cependant, chose à peine croyable, le plus grand nombre des médecins ne s’occupent de cette partie essentielle de l’art de guérir que d’une manière très-superficielle, ou y sont même d’une ignorance absolue. On devrait exiger, dans les examens, la présentation d’un herbier contenant les plantes usuelles indigènes recueillies dans les herborisations, et fait par l’élève lui-même. Chaque plante de cette collection serait accompagnée d’une notice exposant succinctement ses noms, sa classe, sa description, le lieu où on l’a récoltée, l’époque de sa floraison et ses vertus. La peine qu’on s’est donnée pour acquérir une science se grave dans la mémoire, et inspire presque toujours le désir de la mettre à profit.

C’est surtout au médecin de campagne qu’il appartient d’employer les plantes indigènes. C’est pour lui une ressource dont il peut d’autant plus facilement tirer parti, que l’homme des champs lui-même témoigne de la prédilection pour les simples. Il en est tout autrement dans nos cités, où les préjugés de l’opulence, entretenus par l’intérêt du pharmacien, et même par celui du médecin, s’opposeront encore longtemps, et peut-être toujours, à l’adoption de la médecine économique. « Les hommes qui appartiennent aux premières classes de la société, dit Montalcon, ont sur les propriétés des médicaments des préjugés qu’il serait dangereux de heurter ; ils aiment la multiplicité des remèdes, ils prennent pour de grandes vertus la singularité de leurs noms, leur rareté, et surtout leur prix élevé. Médecins ! n’allez pas leur prescrire ces végétaux, précieux, mais d’un emploi trop vulgaire, que la nature fait croître abondamment dans nos campagnes : réservez-les pour le peuple ! Voulez-vous donner une haute idée de votre génie ; n’ordonnez jamais que des remèdes extraordinaires, ou des substances amenées à grands frais des contrées les plus éloignées (18). »

L’ouvrage que je soumets aujourd’hui au jugement du public médical est beaucoup plus volumineux que le mémoire qui m’a valu, en 1847, la récompense flatteuse décernée par la Société royale de Médecine de Marseille. N’ayant eu connaissance du prix proposé par cette Société, Sur les ressources que présente la Flore médicale indigène aux Médecins des campagnes, que peu de temps avant la clôture du concours, je n’ai pu lui présenter qu’un travail incomplet. L’addition d’un grand nombre d’articles, de compléments d’articles, d’observations, de notes pathologiques et thérapeutiques, etc., en a fait un Traité proportionné à l’importance du sujet.

Cependant, j’ai rapporté sommairement la plupart des faits que j’ai recueillis, et souvent même je me suis borné à une simple mention, afin de donner à cet ouvrage une concision toute pratique et propre à atteindre le plus directement possible le but d’utilité que je me suis proposé.

C’est l’expérience seule qui, en médecine, peut confirmer ou détruire les opinions qui nous ont précédés. Aussi ai-je cru nécessaire de répéter des essais déjà tentés sur les propriétés de beaucoup de plantes, afin de juger par moi-même de la réalité et du degré de leur action sur l’organisme (19). Également éloigné de la crédulité des anciens concernant les vertus de végétaux, et du dédain des modernes pour tout médicament qui ne vient pas d’un autre hémisphère, j’ai cherché sans prévention la vérité ; je l’ai quelquefois trouvée dans les pratiques traditionnelles des paysans. Qui ne sait, en effet, qu’un grand nombre de moyens préservatifs ou curatifs doivent leur origine à la médecine populaire (20) ?

En exposant les propriétés de chaque plante, je me suis particulièrement attaché à préciser les cas qui en indiquent ou en contre-indiquent l’emploi. Il n’est de remèdes que ceux qui sont adaptés à la circonstance ; c’est l’opportunité ou l’art de saisir l’occasion qui caractérise l’habileté pratique (21).

J’ai cru devoir exposer en tête de chaque article les divers modes d’administration de la plante qui en est le sujet. Quoique les préparations pharmaceutiques indiquées soient quelquefois très-nombreuses, je dois dire que je n’ai mis en usage dans ma pratique rurale que les plus simples et les moins coûteuses. J’emploie de préférence l’infusion théiforme ou la décoction aqueuse, la macération dans le vin, la bière ou le cidre, le suc exprimé dépuré ou épaissi par évaporation, la poudre mêlée avec du miel, dans un liquide ou en pilules, quelquefois l’extrait aqueux et la teinture alcoolique. « La simplicité des préparations, dit M. Munaret, économise l’argent du malade et le temps du médecin. — Gaubius nous fait un précepte de la première économie ; quant à la seconde, elle est d’autant plus appréciable, que toutes nos heures se dépensent en mille petits et imperceptibles détails attachés à la pratique des campagnes (22). »

L’ordre alphabétique, quoique éloignant toute idée de plan et de système, m’a paru le plus propre à faciliter les recherches. La classification thérapeutique placée à la fin aurait donné lieu, si je l’avais employée dans le corps de l’ouvrage, à de nombreuses répétitions nécessitées par les diverses propriétés d’une seule et même plante.

En me livrant à l’étude des végétaux indigènes considérés au point de vue des ressources qu’ils offrent à la médecine rurale, je n’avais ni l’intention de publier les résultats que j’ai obtenus, ni la prévision d’un concours. Mon seul désir était de me rendre utile aux indigents et aux cultivateurs peu aisés du canton dans lequel j’exerçais. Je suis déjà payé par le bien que j’ai pu faire, et par le suffrage de la Société savante qui m’a engagé, au nom de l’humanité, à poursuivre mes recherches, et à contribuer de tous mes efforts à la propagation des vérités pratiques dont je me suis fait le défenseur. Je serai doublement récompensé si les médecins de campagne, auxquels cet ouvrage est principalement destiné, adoptant mes vues d’économie, de bienfaisance et de patriotisme, répandent l’usage des plantes qui croissent naturellement dans les villages qu’ils parcourent.

(1) Du médecin des villes et du médecin de campagne, 2e édition, p. 259.

(2) Je ne fais d’exception qu’en faveur du quinquina, qu’il est impossible, quant à présent, de remplacer dans le traitement des fièvres pernicieuses.

(3) L’anarchie médicale ou la Médecine considérée comme nuisible à la société. Neufchâtel. 1772.

(4) Ulceri parvo medicina à mari rubro imputatur, cum remedia vera quotidie pauperrimus quisque tenet. (Pline, lib. xxiv.)

(5) Recueil des plantes (en allemand). Francfort, 1588. Cet auteur étudiait les vertus des plantes indigènes au lit des malades, et les employait de préférence aux exotiques.

(6) De medicina Danor. domeslica, etc. Copenhague, 1606.

(7) Introductio ad medicin. indigen. Leyde, 1644.

(8) Medicina pauperum, etc. Francfort, 1641 ; Lyon, 1643 ; Paris, 1654 ; Pavie, 1660 ; id., 1718.

(9) Quels sont les végétaux indigènes que l’on pourrait substituer dans les Pays-Bas aux végétaux exotiques relativement aux différents usages de la vie ? Bruxelles, 1734. Mémoire couronné en 1783 par l’Académie des sciences de Bruxelles.

(10) Repertor. remedior. indigen., etc. Gandae, 1810. Couronné en 1807 par la Société de médecine de Bordeaux.

(11) Hortusgallicus, etc. ,cuiaccedit analogia medicinar. exoticar. et gallicar. Lyon, 1533.

(12) Bref Traité de la pharmacie provençale et familière. Lyon, 1507.

(13) Histoire des plantes qui naissent aux environs d’Aix, etc. Paris, 1723.

(14) Essai botanique, chimique et pharmaceutique sur les plantes indigènes substituées avec succès à des végétaux exotiques. Nancy, 1776 ; Paris, 1793. Couronné par l’Académie de Lyon.

(15) Cours de botanique médicale comparée. Paris, 1810.

(16) 1° Recherches et observations sur l’emploi de plusieurs plantes de France qui, dans la pratique de la médecine, peuvent remplacer un certain nombre de substances exotiques. — 2° Manuel des plantes usuelles indigènes. Paris, 1819.

(17) La racine d’asaret, par exemple, sera considérée comme le meilleur succédané de l’ipécacuanha par le médecin qui l’emploiera dans les six premiers mois de la récolte, tandis que celui qui la mettra en usage après un ou deux ans ne lui trouvera qu’une propriété purgative, nu simplement diurétique.

(18) Dictionnaire des sciences médicales : Du Savoir-Faire, I. XXXI, p. 342.

(19) Liberam profiteor medicinum, nec ub antiquis sum, nec a novis : utrosque, ubi veritatem volunt, sequer. (Baglivi.)

(20) Ne pigeat ex plebeis sciscitari, si quid ad curationem utile. (hipp, In prœcept.)

(21) In morbis curandis magni semper momenti est opportunitatis. (Fernel, Method. medend., lib. t.)

(22) Du médecin des villes et du médecin de campagne. 2è edition, p. 233.

Préface de Pierre Lieutaghi (1997)

Le traité de F.-J. Cazin, une leçon de médecine du partage

L’histoire de la pensée, pas plus que celle des organismes vivants, n’évolue de façon linéaire. Dans les territoire multiples des productions de l’esprit, et aussi bien du côté des savoir-faire, elle dessine des courbes d’approfondissement ou de perfectionnement souvent contradictoires. Des phases de relative inertie parfois très longues affectent certains champs culturels ou techniques, tandis que des saisons inventives se succèdent en des domaines qui leur sont contemporains. Et surtout, il arrive que, à l’instar des sauts évolutifs qui bouleversent l’histoire des groupes animaux et végétaux au cours des ères géologiques, certaines œuvres soudaines (fussent-elles le fruit d’un mûrissement longtemps inaperçu) viennent conclure un temps et parfois, dans le même élan, initier une nouvelle jeunesse du savoir.
Les traces sont à jamais perdues des moments miraculeux où la forme qui est à la fois usage et harmonie naît de l’entrelacement rythmique des rameaux souples, d’un accord particulier des mains et de cette argile qui n’était que boue hier encore. Moments où la première flèche "vainct la corde pour être dans le bond plus qu’elle même", où le grain qu’on allait battre à même l’épi des steppes fait son premier mûrissement domestique, là, sous nos yeux. Et nul ne sait quand cette racine de disette, mangée avec hargne en une trop longue fin d’hiver, et dont il apparut quelle avait débarrassé la tribu entière de la toux, accéda ainsi au statut de remède — sur le même mode que la mauve, l’ortie, les glands de chênes, et bien d’autres aliments des temps difficiles.

Ces savoirs-là, les premiers, les fondamentaux, ils se perpétuent par le geste et la parole. De nos jours encore, beaucoup d’entre-eux persistent et s’affinent sans d’autres vecteurs que le regard, l’écoute, l’intelligence des mains, du corps ; et pas seulement dans les sociétés illettrées. Celles-ci, tout autant que les nôtres, ont des créateurs d’exception qui parviennent à ce moment où la maîtrise d’un savoir doit éclairer l’avenir dans l’acte volontaire de transmettre. Mais c’est seulement l’écriture, ouverture des temps mémorables, qui va désigner à l’attention des siècles non seulement les grands penseurs, mais aussi les grands artisans de la mise en œuvre des choses quotidiennes, en faire les jalons visibles du progrès des sociétés — les Dioscoride, Galien, Columelle, Ibn Al-Awwâm, Rhazès, Matthioli, Li Shizen, Olivier de Serres, Hanneman, Bosc, et tant d’autres. À ces quasi-inconnus, mais grands architectes de l’histoire des confiances, on doit ajouter François-Joseph Cazin.
Quand paraît, en 1850, la première édition du Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, le rôle des végétaux de nos pays dans la médecine savante est en pleine mutation. Chez les praticiens urbains, la prescription des plantes en nature régresse à la mesure des progrès fulgurants de la pharmacie. La suspicion est souvent formulée à l’égard de ces « simples » aux effets inconstants, vantés à l’excès par des prédécesseurs crédules, et plus encore par des marchands de drogues où le plus roublard n’est pas forcément le bateleur de foire — même si les thérapeutes qui écrivent sur les remèdes continuent d’accorder une primauté quelque peu formelle à ceux que produit le territoire national [1]. À l’arrière-plan social, un monde paysan très archaïque perpétue les savoirs complexes de la tradition orale (où il faut faire la part des livres de colporteurs qui circulent dans les campagnes depuis la fin du XVe siècle, propageant usages et concepts de l’ancienne médecine savante...). Cette société rurale, peu douée de distance critique à l’égard de ses propres connaissances médicales, reste cependant détentrice d’un grand nombre de recettes efficaces, qui ne dédaignent pas le coup de pouce des conjurations, où les incertitudes du diagnostic et l’ignorance de l’asepsie contrarient les potentialités curatives des remèdes.

La fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe ont vu l’effondrement de l’une des doctrines les plus durables de l’Histoire, la médecine des humeurs, héritée, via Galien, de la pensée hippocratique de la nature, du corps et de la maladie. Les progrès de l’anatomie et de la physiologie sont tels que les systèmes spéculatifs qui [appliqués] ont trait au vivant doivent céder la place aux conclusions de l’observation rationnelle. Mais la force d’inertie de l’ancienne pensée thérapeutique est si grande qu’il va falloir des décennies avant que la révolution du laboratoire, où les travaux de Lavoisier sont les premiers à ruiner l’ancienne conception de la matière, ne se convertisse en nouvelles offres de soins au chevet du malade. L’examen critique du mode d’action des drogues "tirées de trois Règnes" s’est sans doute beaucoup perfectionné depuis la Renaissance, privilégiant les substances les plus efficaces et favorisant la mise en œuvre de nouveaux remèdes majeurs, comme le quinquina ; mais, à la veille de la Révolution, la nature propre des remèdes reste obscure. On dit encore d’un végétal qu’il relève de l’acide ou de l’amer, qu’il renferme du phlegme, des huiles ou des sels essentiels, ceux-ci parfois "embarrassés par beaucoup de terre" [2].

Au tout début du XIXe siècle, à propos des "principes" (actifs) du pavot, un cours destiné aux étudiants en médecine de la Faculté de Paris ne dépasse pas le stade descriptif élémentaire : "esprit recteur, huile essentielle, huile épaisse très vireuse, substance gommeuse, substance résineuse" [3]. La plupart des plantes ne connaissent pas d’analyse plus fine. Des remèdes importants ne sont pas étudiés. Mais la chimie, qui s’applique déjà à séparer et à doser les constituants des végétaux, est parvenue au seuil de leur identification. Le pharmacien ne va pas tarder à succéder à l’apothicaire. Cazin a 26 ans lorsque, en 1817, l’allemand Sertürner — un pharmacien — isole de l’opium une substance alcaline « susceptible de déclencher le sommeil », qui sera plus tard dénommée morphine par Gay-Lussac. L’année suivante, les Français Pelletier et Caventou isolent la strychnine, puis, en 1820, la colchicine, la caféine et enfin la quinine, principe actif de l’écorce de quinquina. Ce dernier alcaloïde (dénommination proposée par Meissner en 1821), sous forme de sulfate, est le premier grand remède industriel. Son efficacité contre le paludisme inaugure les thérapies "chimiques" susceptibles de combattre les maladies infectieuses de très large diffusion, voire de les éradiquer. Dans les années 1830, on isole le principe actif de l’écorce de saule, qui conduira en plusieurs étapes à l’aspirine, en 1897.

Qu’en est-il alors de cette question proposée en 1847 au concours de la Société de médecine de Marseille Sur les ressources que la flore médicale indigène présente aux médecins des campagnes ? On est tenté d’y voir une invite un peu nostalgique à inventorier une dernière fois ce qui s’éloigne déjà du champ de prescription du thérapeute citadin. En même temps qu’on y trouve l’évocation de ce deuxième état de la médecine, celle "des campagnes", en clair celle des pauvres : l’homme de l’Art, médecin des villes, du malade solvable, vient à peine de s’en souvenir ; il en a très longtemps laissé la responsabilité aux seules institutions charitables. Les « ressources de la flore médicinale indigène » sont de même nature que ces « médicamens nécessaires aux personnes de médiocre qualité », auxquels Philibert Guybert, « Docteur, Régent en la Faculté de Médecine de Paris » ne consacrait au XVIIe siècle qu’une demi-page de son manuel de santé, quand les « ustensiles et médicamens nécessaires aux riches » y occupent six pages et demie [4].
Ce qui incite Cazin à rédiger le mémoire qui, primé, sera la première version du Traité, c’est, outre un intérêt personnel pour la flore médicinale [5] et un long travail antérieur à son propos, cette "énorme différence" entre les ressources médicales des villes et celles des campagnes. Au temps de son exercice de médecin rural, entre 1832 et 1846, ces campagnes sont encore "abandonnées à elles-mêmes, comme si, formant un peuple à part, elles n’étaient pas régies par les mêmes lois et ne devaient pas prétendre aux mêmes bienfaits" (que la ville). Cela, il l’écrit dès les premières lignes de la première édition. C’est de justice dont il est d’abord question. Et l’esssentiel de la préface ne parlera guère d’autre chose, la méthode proposée et les moyens de la mettre en œuvre étant subordonnés à un propos fondamental "d’économie, de bienfaisance et de patriotisme".

Le souci d’offrir aux malades démunis des recours autonomes, hors contingences de fortune, qui donnent la préférence aux plantes fraîches du terroir, il n’a rien de nouveau. Vers 1150, à Salerne, Bernard le Provincial rédigeait déjà un Traité de matière médicale où figurent nombre de recettes susceptibles d’être exécutées chez soi, sans l’intervention des apothicaires, corporation très suspecte de malhonnêteté. Il affirme la primauté des simples [6] tout frais cueillis dans les champs sur les herbes desséchées du marchand, et plus encore sur « les drogues qu’on emprunte aux Alexandrins ». Chaque siècle ultérieur aura son lot de recueils de "remèdes faciles et domestiques" et autres medicina pauperum, qui ne sont habituellement que des compilations de recettes présentées, sans aucune ébauche de bilan expérimental, comme "excellentes", "merveilleuses" ou pour le moins "très éprouvées". Cazin en évoque plusieurs titres dans sa préface. Le colportage les diffusera jusque dans les campagnes les plus reculées.

A l’époque de Cazin, héritiers aussi du philanthropisme des Lumières, les manuels de santé sont devenus très nombreux, dont le propos va des règles d’hygiène générale au soin des enfants en passant par les régimes spécialisés des maladies chroniques et l’exposé de la pharmacopée de base. Celle-ci tend cependant à s’éloigner des offres du milieu de vie et prend même, chez certains auteurs, l’allure d’une véritable monopharmacie [7]. Le souvenir des temps difficiles de la Révolution et du Blocus s’éloignent, où la difficulté d’importer des remèdes exotiques avait renouvelé l’intérêt pour les ressources médicinales de l’intérieur. On cherchait alors, en particulier, des substituts au quinquina, seul fébrifuge vraiment efficace dont Cazin dit lui-même qu’il « est impossible à remplacer dans le traitement des fièvres pernicieuses ». Dès la fin du XVIIIe siècle, certains travaux [8], qui s’apparentent déjà à la phytothérapie clinique expérimentale, puisqu’ils font état du suivi et de l’issue des cures, esquissent le propos du Traité pratique et raisonné.

L’originalité de Cazin n’est donc pas dans l’intention ; c’est l’œuvre elle-même, dans sa richesse et sa rigueur, qui va transcender un prétexte somme toute assez banal en son temps. Œuvre inclassable, sous des allures de pharmacopée alphabétique. Elle se distingue autant des écrits des prédécesseurs philanthropes, aujourd’hui tout à fait oubliés, que des grands ouvrages antérieurs consacrés aux seuls remèdes végétaux [9]. C’est, déjà, que Cazin n’emboîte pas implicitement le pas à ceux qui, au fil des siècles, sous prétexte de partage, ont contribué de fait à conforter cette "médecine à deux vitesses" dont la réapparition, sur les pas d’une misère soutenue par l’autosatisfaction consommatrice la plus hypocrite, s’opère sous nos yeux. La "médecine à bon marché" qu’il veut mettre en œuvre n’aura rien d’une médecine au rabais. Ce sera une médecine de valeur, solidement étayée par les conclusions de la pratique la plus attentive ; une science pour le peuple, non la traduction simplifiée de la médecine bourgeoise, sorte de petit-nègre thérapeutique comme il y en eut tant (comme il s’en produit toujours), encore moins un transfert de recettes incontrôlées [10].

L’intitulé de l’ouvrage exprime parfaitement le programme de l’auteur : c’est un traité, donc un bilan qui vise une place angulaire dans l’édifice de la connaissance ; il est pratique, c’est-à-dire immédiatement utile ; il est raisonné, c’est-à-dire construit dans l’intelligence critique de son objet. C’est parce que le propos humaniste vaut d’être pris très au sérieux que le livre s’est fait encyclopédie. À propos du noyer, où l’exposé de plusieurs cas cliniques occupe une page et demie, on trouve la justification, combien modeste, de ce nécessaire appui savant à l’intention secourable : "si je me suis étendu sur (ses) propriétés antiscrofuleuses (...),c’est parce que ce médicament est à la portée de tout le monde et infiniment préférable, pour la campagne, aux préparations d’iode dont le prix est si élevé, et qui, d’ailleurs, sont loin de mériter les éloges qu’on leur a prodigués".
Même s’il résume, surtout sur le mode qualitatif, les « propriétés physiques et chimiques » de chaque végétal [11], Cazin, sauf exceptions où il s’intéresse à des principes actifs isolés de fraîche date (ainsi de la "salicine" du saule), s’en tient à la prescription des plantes en nature, seules accessibles aux patients concernés. Il a soin, dans sa préface, de rappeler les causes de la désaffection à l’égard des « simples » : plantes de qualité médiocre, récoltées à une mauvaise période, mal séchées, mal conservées ou périmées, souvent mal préparées ; méconnaissance de la « botanique médicale » chez les praticiens ; « préjugés de l’opulence, entretenus par l’intérêt du pharmacien, et même par celui du médecin ». Mais, surtout, il privilégie l’expérience, « afin de juger par (lui-même) de la réalité et du degré de l‘action (des plantes) sur l’organisme ». Souci de clarification du savoir qui s’exprime à plusieurs reprises dans le corps de l’ouvrage : « Au lieu de rejeter comme absurdes les exagérations des anciens sur les propriétés de nos végétaux, il faut les examiner et les réduire à leur juste valeur. Le dédain de la science moderne pour tout ce que l’observation leur avait fait acquérir nous a privés de ressources thérapeutiques réelles » (article "bruyère"). Empiriste dans le sens noble du terme par cette primauté accordée à l’expérience (la confirmation de l’efficacité du médicament compte davantage que son processus d’action), il est scientifique par la rigueur de l’observation et la pertinence de la déduction, celle-ci n’eût-elle en visée que l’application pratique.

Le Traité multiplie donc les exemples cliniques ; et même si l’auteur dit qu’il "rapporte sommairement" les faits recueillis auprès des patients, beaucoup de monographies consignent des observations détaillées où se révèlent tout autant la sagacité du praticien [12]que les contingences sociales particulièrement difficiles où il opère. À l’aide de la décoction de racine de buis, il traite « un manouvrier atteint d’arthrite chronique, suite d’un rhumatisme articulaire aigu mal soigné (...), affaibli par le chagrin que lui causait son état impotent et la misère qui en était le résultat » — non sans avoir pris en compte le mal social lui-même : « je lui procurai quelque secours et le mis de suite à l’usage (de ce remède) ». Le traitement des scrofules [13] à l’aide des feuilles et du brou de noyer amène à relater plusieurs cas particulièrement dramatiques chez des enfants, dont l’un, qu’on lui présente à l’âge de douze ans, "portait un vaste ulcère à la partie antérieure de la jambe gauche depuis l’âge de deux ans, avec nécrose d’une portion considérable du tibia". Une cure prolongée permet de venir à bout de cette probable tuberculose osseuse : "depuis dix ans, la guérison ne s’est point démentie". À propos de l’achillée millefeuille comme anti-hémorroïdaire, Cazin consacre une pleine page à décrire l’évolution du cas de "Mme D*** de Boulogne-sur-Mer", après avoir longuement discuté les observations des auteurs dans la même indication. Les modes d’emploi, exposés en détail au début de chaque monographie, sont aussi fréquemment réexaminés dans le texte en regard des avis de la littérature [14] Ainsi en ce qui concerne l’écorce de saule, meilleur succédané indigène du quinquina, dans son application aux « fièvres intermittentes ordinaires », alors très fréquentes, où le paludisme a sa part. « Je pourrais citer vingt familles indigentes, dit l’auteur, qui, par (son) usage habituel (...), se sont délivrées de ce fléau périodique et de la misère qui en était la conséquence ». L’une de ces familles avait été "littéralement ruinée par l’emploi réitéré du sulfate de quinine". Que nombre de ces observations soient ignorées ou négligées par la médecine actuelle (y compris par la phytothérapie), n’enlève rien à une potentialité curative parfaitement applicable en notre temps.
Le Traité fait la part des plantes d’intérêt secondaire, qui ne bénéficient que d’un traitement raccourci. Il arrive alors qu’un bilan défavorable sur l’activité d’un végétal (en général non expérimenté par Cazin lui-même) se voie corrigé par l’expérimentation des phytothérapeutes ultérieurs. Mais ce sont surtout des monographies détaillées qui constituent l’essentiel de l’ouvrage : beaucoup d’entre elles occupent plus de cinq pages à la typographie très dense (jusqu’à 4000 signes par page) Les apports personnels, plus importants et plus novateurs qu’ils ne l’ont jamais été dans un travail de ce type, s’y construisent en regard d’un matériau bibliographique à faire pâlir d’envie nos modernes rédacteurs d’articles scientifiques - qui disposent pourtant des banques de données et des bulletins signalétiques les plus exhaustifs. Car J.-F. Cazin a lu l’essentiel de la littérature en son domaine, ou en tout cas ses synthèses les plus fiables [15]. Correspondant de nombreuses sociétés médicales, il en reçoit les périodiques et tient son information parfaitement à jour : des travaux contemporains de la rédaction du chapitre sont souvent cités.
Certaines plantes bénéficient d’un traitement particulièrement étendu : 36 pages sont ainsi consacrées à la vigne (incluant le vin et l’alcool), 9 au chêne et au noyer, 7 à l’achillée millefeuille. Plusieurs d’entre elles, comme le chêne, ne connaîtront plus de traitement aussi complet en français. Bilans à valeur historique, sans doute, mais aussi interrogation toujours valable : pourquoi tant de remèdes aussi efficaces ont-ils été abandonnés ? C’est toutefois aux vénéneuses que vont les monographies les plus importantes. Le Traité de Cazin se double ici d’un véritable essai de toxicologie végétale : 57 pages au pavot, 54 à la belladone, 32 à l’ergot de seigle, 13 à la ciguë, etc. Le bilan détaillé des données anciennes et contemporaines sur les intoxications, les applications thérapeutiques, les formes pharmaceutiques et les posologies, s’enrichit de multiples commentaires qui attestent la richesse des acquis propres, rassemblés tout au long de la carrière. Car, si la proposition de l’Académie de Marseille hâte la rédaction de l’ébauche du Traité, celui-ci est nourri par un quart de siècle d’observations personnelles. Il n’est pas fortuit que Cazin, disposant de cet énorme fonds de données, ait préféré l’employer à la rédaction d’un ouvrage à destination d’abord pratique, plutôt que d’en faire la substance d’une thèse tardive, où la rigueur scientifique du médecin alliée à la belle aisance du rédacteur n’auraient pas manqué de lui gagner les suffrages : dès le départ, "ces matériaux étaient amassés (...) non en prévision d’un concours, mais dans le simple but d’être utile aux indigents et aux cultivateurs peu aisés".

F.-J. Cazin n’expérimente pas en double aveugle sur des groupes de patients statistiquement valables. Quand il relate les cas qui lui paraissent les plus probants, toutefois, il les choisit parmi bien d’autres qu’il a en tête (tête des plus claires) ; et il sait qu’il est légitime de s’appuyer sur l’expérience des prédécesseurs lorsque la sienne propre vient la valider. C’est l’un des premiers à faire, de façon aussi rigoureuse, le tri dans les données de la thérapeutique ancienne, les affirmations sans fondement servant au besoin de décor de fond — mémoire de ce qu’il ne faut plus faire — aux généalogies, parfois aussi anciennes que l’écrit, des pratiques affirmées utiles à la lumière de l’expérimentation raisonnée. Il y a, dans ce travail qui n’oublie jamais les apports du passé, fût-il très lointain, la conscience que l’expérience des siècles est riche de vérités, fussent-elles arrivées jusqu’à nous avec cette gaucherie des pensées justes qui ont du mal à se dire. Il est bien rare qu’une recette portée avec confiance par des générations, et dont les témoignages écrits s’entendent sur la valeur, n’ait pas encore quelque chose à nous apprendre. Il est même très probable que cette expérimentation-là, si longtemps répétée, où l’empirisme n’attend que l’attention critique pour devenir science selon nos critères [16], vaille mieux pour le devenir d’un savoir médical humaniste que trois mois d’essais sur des souris blanches.

L’attention accordée par Cazin aux savoirs médicinaux du terroir n’a donc rien d’incongru dans cette grande tâche de revisiter l’empirisme, sans soupçon, mais non plus sans complaisance. C’est cependant l’un des aspects les plus originaux du Traité. Le Boulonnais, que l’auteur n’a cessé de parcourir de 1832 à 1846, région aux fièvres intermittentes endémiques entretenues par les marais, où "le curé et le médecin assistent presque toujours seuls (au) déchirant spectacle de la misère aux prises avec la maladie", n’est pas pour autant un lieu vide de toute pratique médicale autochtone — pour autant qu’il y en eût jamais dans les sociétés traditionnelles. Cazin y rencontre des curés plus ou moins guérisseurs, des "dames charitables", et surtout les recettes qui ont cours dans les fermes et les villages, qu’il n’est pas question de dédaigner : "j’ai cherché sans prévention la vérité ; je l’ai quelquefois trouvée dans les pratiques (...) des paysans. Qui ne sait, en effet, qu’un grand nombre de moyens préservatifs ou curatifs doivent leur origine à la médecine populaire ?"

Les exemples sont très nombreux, tout au long du Traité, qui attestent aussi bien la richesse de ces savoirs populaires que l’intérêt du praticien à leur endroit : Les habitants de la campagne usent contre les vers d’une décoction de 4 gr. environ de tan [17] dans une tasse d’eau réduite à moitié, à prendre le matin à jeun. J’en ai vu de si bons résultats que je l’ai employée dans ma pratique" (article "chêne"). "Une religieuse m’a assuré avoir toujours traité la teigne avec succès au moyen d’une pommade faite avec l’écorce (de sureau) fraîche pilée et bouillie dans l’axonge [18]" (suit le détail du traitement). "J’ai vu employer avec succès, contre les diarrhées et les dysenteries chroniques, les feuilles de sureau (...) séchées à l’ombre, pulvérisées (...). Ce remède, que je tiens d’une dame charitable, m’a réussi dans trois cas de diarrhées chroniques dont l’un durait depuis six mois (...)". J’ai vu un curé de campagne employer le topique suivant contre la phtisie et le catarrhe pulmonaire chronique (...) (article "rue"). "J’ai vu employer avec avantage par des paysans, dans la gravelle" (article "ortie"), etc. On pourrait multiplier les exemples, tant les "j’ai vu..." parsèment l’ouvrage. De même, Cazin ne manque jamais de restituer son dû à l’empirisme de transmission écrite : "La reine des prés avait cessé de figurer dans la matière médicale moderne et était même complètement oubliée, lorsque Obriot, curé de Trémilly, fit connaître les succès qu’il en avait obtenu dans le traitement des hydropisies".

Cette attention aux savoirs médicinaux du peuple [19] est exceptionnelle au XIXe siècle, en France. Jusqu’à nos jours, elle ne se manifestera plus avec cette simplicité sans suspicion sous la plume d’un médecin ou d’un pharmacien. Plus souvent, les allusions aux connaissances médicales populaires, même lorsqu’on en reconnaît l’intérêt, n’iront pas sans condescendance, voire sans dérision ; comme s’il fallait avant tout que le domaine savant se démarquât d’un champ traditionnel foncièrement suspect, étroitement borné, heureusement voué à l’effacement. En 1897, Réguis renouera avec les qualifications méprisantes des médecins du XVIIe siècle au nom de "l’éternel honneur de la Troisième République". "Le vulgaire, dit-il ainsi, emploie volontiers les fomentations chaudes de sureau contre l’érysipèle de la face". Il s’appliquera à recenser les "préjugés à détruire", en se gardant bien, sauf rares exceptions, de relever l’efficacité fréquente des recettes inventoriées. Sous sa plume, toute femme qui soigne devient une « bonne femme » [20]. H. Leclerc lui-même, le rénovateur de la phytothérapie française au XXe siècle, ne peut se départir du sarcasme à l’égard des guérisseuses campagnardes, même quand leur savoir est à l’origine d’une découverte importante. Il évoque ainsi "la commère de Sologne" qu’on avait vu "employer avec succès contre des hémoptysies tenaces (la) macération (de gui) dans le rhum" : d’où fut établie l’action hypotensive de la plante [21]. C’est grâce à une "commère" du même genre que l’anglais Withering put révéler, en 1785, l’activité cardiotonique de la digitale [22].

Il faut enfin souligner ce qui, sans doute, contribue de près à donner au Traité pratique et raisonné sa place si particulière dans l’histoire de la médecine au XIXe siècle : Cazin, tout médecin qu’il soit, n’est pas docteur. En clair, c’est un autodidacte qui s’est formé sur le tas et n’a cessé d’étendre et d’affiner son savoir dans l’attention obstinée aux écrits comme aux paroles. Le latin, qu’il apprend seul, lui permet d’accéder aux textes-jalons de la médecine, À 16 ans, il entre comme aide en chirurgie dans ce qui tient lieu d’école de santé militaire locale, l’hôpital de la Grande-Rue à Boulogne-sur-Mer, C’est l’époque des conquêtes napoléoniennes, et la gloire laisse une foule de vies meurtries dans son sillage. On forme en hâte de nombreux auxiliaires médicaux — qui n’auront pas tous le même souci de perfectionnement. Quelques années plus tard, en tant qu’aide-major, il participe à la campagne d’Allemagne. "Mais l’indépendance de caractère du jeune Cazin" s’accommode mal de la discipline militaire. "Blessé d’une injustice par trop flagrante, il donna sa démission [en 1812] et vint s’établir à Calais [23].

Si le savoir de l’autodidacte est souvent lacunaire, une curiosité le vivifie, qui propose des pistes de questionnement transfrontalières. Elle tend à préserver du dogmatisme ceux qui échappent au piège de l’autosatisfaction hargneuse, versant malheureux des parcours hors normes. Cazin réalise, lui, le meilleur de ces cheminements, où le choix autonome des repères ne contredit en rien le partage des découvertes, y incite plutôt car le propos initial était de curiosité généreuse. D’où sa liberté : il écoute aussi bien Dioscoride, Matthiole ou Simon Pauli que le curé ou le laboureur ; ses contemporains ne l’intéressent pas moins que ses prédécesseurs. Il est, souligne-t-il lui-même, "sans prévention". Il pose pour principe que la vérité a de multiples visages [24]. Remarques où l’on ne doit pas voir les éléments d’une tentative hagiographique. C’est seulement en regard des valeurs communes, qui sont de plus en plus les nôtres, où la réussite d’une vie s’exprime d’abord en acquis matériels ostentatoires, que se font quasi miraculeuses cette simple aspiration et son accomplissement patient : être un homme de bien.

Qu’en est-il, aujourd’hui, des apports de Cazin ? L’année du centenaire de la dernière édition du Traité, un médecin a eu le mérite d’en rappeler l’importance dans un périodique inconnu du grand public, la qualifiant « d’œuvre absolument immense et remarquable à tous points de vue, laissant loin derrière elle tous les traités antérieurs » [25]. Que cette œuvre soit restée des plus discrètes, si ce n’est chez les phytothérapeutes et les pharmacologues les plus éclairés [26], tient déjà à sa spécialisation végétale : l’ouvrage de Cazin trouve sa forme définitive à un moment où les praticiens français se détournent des plantes médicinales. Mais c’est aussi l’époque où les travaux de physiologie expérimentale, à la suite des expériences majeures de Claude Bernard, orientent la médecine dans la direction qu’elle ne cessera plus d’affiner, via le laboratoire, jusqu’au niveau moléculaire. Quand la thérapeutique, largement délaissée au XIXe siècle, prendra, sous l’égide des grands groupes pharmaceutiques, l’essor qui semble avoir culminé dans la seconde moitié du nôtre, la plante ne restera le plus souvent requise que pour ses principes actifs, de surcroît fréquemment destinés à des synthèses ultérieures.

Ces dernières décennies, la civilisation urbaine a engendré une demande d’alternatives de santé (mais aussi alimentaires, de loisirs, etc.) qui, d’abord tournée en dérision comme régressive, a suscité une onde sociale durable. Cet élan s’amplifie avec les errements des systèmes médicaux et agro-alimentaires, où le scientisme le plus méprisant, habituellement allié à l’adhésion foncière aux principes du libéralisme mercantile, multiplie les désastres sanitaires et ne cesse de travailler à leur extension. Le discours des experts en matière de génie génétique devrait, par exemple, être analysé avec attention : dans sa forme, il reproduit très exactement celui des responsables du développement des centrales nucléaires, dans les années 1970. Déclarant ouvertement leur infaillibilité de spécialistes travaillant de surcroît au bonheur immédiat des hommes, les "savants atomistes" affirmaient que la probabilité d’un accident majeur dans le nucléaire civil n’était au pire, que de un tous les 1.500.000 ans (à quelques millénaires près). Aussi allons-nous vers d’inévitables Tchernobyl génétiques, avec la bénédiction des jusqu’au-boutistes de la manipulation du vivant. Quelle place pour les "simples" de Cazin, dans ces enjeux suicidaires ?
Notre temps sait allier les plus grands paradoxes, souvent calqués sur les plus extrêmes sociaux. Il développe d’un bord l’hyper-technicité médicale où s’engloutit, en même temps qu’une bonne part des budgets de la santé, les dernières chances du dialogue médecin-malade. Il favorise d’un autre, mais à bonne distance, la formation de "tradipraticiens" censés appliquer le meilleur des médecines traditionnelles, débarrassées, avec le concours des "vrais" thérapeutes, de leurs approximations techniques et, si possible, de leur charge de croyances. Entérinée au niveau mondial, cette médecine, à non plus deux mais plusieurs vitesses, a gagné nos pays industrialisés, où, comme on sait, une large frange des sociétés rétrograde vers un état matériel et sanitaire voisin de ce qui est décrit chez Cazin au milieu du XIXe siècle — et l’universel satisfecit boursier n’est pas sans évoquer l’optimisme d’une bourgeoisie qui s’édifiait dans l’exploitation, volontiers vertueuse, de la misère. Médecine à plusieurs niveaux, donc, dans les pays industrialisés, mais où le sous-sol voué aux économies ne devra rien à des savoirs traditionnels, considérés comme inexistants, encore moins à un désir d’acquérir du savoir, dont on ne suppose même pas qu’il puisse exister, à propos de médecine et en dehors du champ médiatique, chez le non-médecin. Il s’agit bien d’accorder une fraction mineure de la médecine dispendieuse au nouveau monde des pauvres [27], non d’inventer, comme le fit Cazin, une médecine économe qui saurait convenir à tous.

Ceux qui ont exploré attentivement les savoirs populaires en matière de remèdes végétaux, lu les pharmacopées anciennes sur le mode du comparatisme ethnologique, en recherchant les concordances qui suggèrent de possibles "universaux thérapeutiques", savent qu’il y a là d’immenses possibilités de soins, distinctes dans la forme de ce que le laboratoire et la pharmacie ont retenu pour leur compte. Car les plantes médicinales indigènes sont bien des remèdes qui soignent. Le Traité en fournit maintes preuves. Ces ressources thérapeutiques réelles dont parle Cazin, exposées "au dédain de la science moderne" (qui en tire cependant, désormais, d’immenses profits), elles restent à la portée de tout un chacun. Si ce n’est que le vecteur premier de leurs mise en oeuvre, les savoirs de tradition orale, sont au bord de l’extinction [28], et qu’il n’est de toute façon plus possible de se satisfaire d’une transmission incontrôlée de recettes à la formulation approximative. Mais cela signifierait-il pour autant qu’elles sont définitivement immobilisées dans la réserve des études savantes ? Ce qui vaut pour les pays prétendus "en voie de développement" serait-il foncièrement déplacé dans ceux qui entament la voie du sous-développement, les nôtres ? Une médecine plus économe est-elle forcément une médecine de second ordre ? Ce qui bénéficie seulement de la caution des siècles, non de l’estampille de la multinationale, est-il nécessairement moins efficace, sinon suspect de charlatanisme ? Nous sommes en un temps ou la relecture de Cazin ne vaut plus seulement pour le pharmacologue et le phytothérapeute : elle nourrit la réflexion sur d’autres manières de gérer les politiques de santé.

Notre médecine, lorsqu’elle s’essaie à la communication, parle d’elle-même à des malades-prétexte, ou futurs malades. Elle en sait infiniment plus sur le corps et ses maux que celle du XIXe siècle, tellement plus qu’il semble impossible de le traduire en données intelligibles au non-spécialiste, a fortiori en facteurs d’autonomie — tandis que les enjeux économiques attachés à cet énorme secteur de consommation contrarient toute velléité sérieuse de partage des responsabilités thérapeutiques. Les avancées techniques, pour utiles, voire salvatrices qu’elles puissent être, sont en même temps, à chaque étape, une plus grande distance entre savoir et bénéficiaires ultimes du savoir. La situation éthique du malade est encore plus incertaine que dans l’ancienne société, où tous partageaient à peu près la même représentation du monde. Car le patient moderne est un paradoxe : il se situe, culturellement, hors champ médical ; il est, au sens propre, étranger à la médecine — étranger que l’acte thérapeutique reconduit à la frontière. Vieille histoire que nulle révolution n’a su corriger, qui se complique du retour des inégalités. Les grands médecins médiatiques en savent peut-être moins sur le traitement de cette paralysie sociale que le premier sureau venu.

Les plantes médicinales restent présentes à l’officine, mais de plus en plus camouflées. Quelques dizaines d’entre elles, pulvérisées, tapies dans leur gélule, ont droit de présentoir [29]. Teintures-mères, lyophilisats, macérats glycérinés, huiles essentielles et autres formes pharmaceutiques d’emploi facile, et sûr quand il est bien conduit, adaptent le remède végétal à la demande urbaine. Il n’empêche : l’herbe à tisane à destination thérapeutique reste le seul remède accessible sans intermédiaire. C’est ce que savait Cazin, et ce qu’il a tenu à valider en rédigeant son traité. Car cet ouvrage sous-entend l’aptitude à l’autonomie thérapeutique : une fois le patient dirigé vers l’achillée, le noyer, la reine-des-prés ou le sureau, il mènera sa cure sans autre assistance que celle de la prairie ou de la haie. Nulle part on ne met en doute son aptitude à mener à bien le traitement, par lui-même ou avec l’aide de ses proches. Conseillé, le malade est en même temps responsabilisé. L’ordonnance, dira-t-on, remplit le même office. Mais elle ne va pas sans beaucoup de mystères : quant au mal dont on parle, si ce n’est à propos du corps lui-même, quant à la nature du remède et à son processus d’action.

La plante, c’est déjà un visage et un nom qui permettent le dialogue ; elle fait partie du monde partageable ; elle est compréhensible avant toute analyse ; elle s’adresse directement au mental et au corps, se propose d’emblée à la confiance. C’est peut-être le seul intermédiaire de savoir qui puisse encore opérer de façon tangible, au niveau thérapeutique, dans nos sociétés. Si l’on veut bien considérer que l’apprentissage de la santé mérite autant d’attentions, et aussi tôt dans l’existence, que celui de la lecture ou des mathématiques. Car l’utopie, désormais, ce n’est pas d’inventer, par exemple, dès l’école primaire, une nouvelle tradition de connaissance du corps, des maux et des remèdes simples, avec l’aide de conseillers pédagogues, médecins et pharmaciens herboristes soucieux de partage des savoirs de base, prêts à parier sur la sagacité de tous [30]. L’utopie. c’est de croire que l’appareil médical, devenu aussi puissant et aussi trouble que les plus grands empires industriels, puisse (souhaite) encore produire une médecine à la fois égalitaire, économe du monde et respectueuse des libertés. Nul n’ignore plus que l’humanitaire, si nécessaire soit-il devenu, est au nombre des preuves les plus flagrantes de la défaite humaniste. Cazin écrivait à l’intention du peuple en s’adressant aux médecins de campagne, qu’il exhortait à mettre en œuvre la thérapie peu coûteuse dont il s’était chargé de prouver l’efficacité. Son Traité, de nos jours, pas moins l’attention des médecins acquis à la nécessité impérieuse du dialogue. La fidélité à l’homme et à l’œuvre impliquait qu’on insiste sur la destination sociale prioritaire d’un livre qui aurait pu prendre ses distances à l’égard des contingences de l’infortune, qui aurait pu n’être qu’un grand livre de science. Car c’est exactement de cette pensée-là, toute désuète qu’elle soit, et empêtrée dans ses redingotes, dont nous manquons le plus. Pensée où la rigueur et l’obstination à dépister les vérités n’alimentent rien d’ostentatoire, qui opère dans l’échange sans recherche de substituts du bord des croyances, qui opte pour une économie du monde sans perte de savoir ni de confiance.

On pourra lire Cazin comme l’une des plus grandes sommes de médecine végétale, et à cet égard seul, y gagner beaucoup en connaissance. Mais, autant l’annoncer d’entrée : qui fréquente assidûment le Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes finira par suivre, fût-ce de loin, l’homme partait sous la pluie d’hiver, en calèche, « sans examiner si ceux qui le faisaient appeler pourraient ou non le rémunérer » [31]. Là où il va, c’est là où demeure toujours, et jamais guérie, la justice.

Notes :

 (1) « Tout médecin doit se faire un devoir de n’employer, lorsqu’il peut le faire sans inconvénients, que les médicaments tirés de son pays » (Mérat & De Lens, Dictionnaire universel de matière médicale, t. 3, article "médicaments indigènes", 1831).

(2) N. Lémery, Dictionnaire des drogues simples, Rotterdam, 1727 — Cet ouvrage restera une référence durant tout le XVIIIe siècle.

(3) B. Peyrilhe, Tableau méthodique d’un cours d’histoire naturelle médicale, Paris, 1804.

(4) Le médecin charitable, enseignant la manière de faire & préparer en la maison avec facilité et peu de frais, les remèdes propres à toutes maladies, selon l’avis du Médecin ordinaire. Lyon, 1667 [on en est alors à la 23e édition... Cette distiction entre médecine des riches et médecine des pauvres est une constante depuis les 1ers siècles].

(5) La petite histoire l’attribue au fait que, atteint par le choléra, il ait dû sa survie à des plantes simplement récoltées dans la région de Boulogne-sur-mer.

(6) À l’opposé des compositions d’apothicaires en grande vogue dans l’ancienne médecine savante, qui réunissent de très nombreuses drogues, souvent d’authenticité ou d’efficacité douteuses, les (remèdes) simples sont les substances médicinales en nature, prescrites isolément ou mêlées en petit nombre au moment de l’emploi. Le terme de “simple” finira par désigner les seules plantes médicinales, non sans connotation désobligeante à l’avènement de la pharmacie chimique.

(7) La "méthode" de F.V. Raspail, contemporain de Cazin, dont le Manuel annuaire de santé (1847) et ses successeurs connaîtront un immense succès, repose presque exclusivement sur l’emploi du camphre.

(8) Le plus notable est dû à Coste et Willemet : Matière médicale indigène ou Traité des plantes nationales substituées avec succès à des végétaux exotiques, Nancy, 1793. En 1819, à Paris, J.L.A. Loiseleur-Deslongchamps publiera ses Recherches et observations sur l’emploi de plusieurs plantes de France qui, dans la pratique de la médecine, peuvent remplacer un certain nombre de plantes exotiques. En 1856 encore, la Monographie des principaux fébrifuges indigènes, du pharmacien E. Mouchon, rassemblera les "succédanés du quinquina".

(9) Comme la Flore médicale de F.P. Chaumeton ((1814-19), aux six volumes superbement illustrés, ou le Nouveau traité des plantes usuelles de J. Roques (4 vol., 1837-38), médecin épicurien dont le savoir désinvolte, soucieux de l’approbation du bourgeois, emprunte beaucoup à l’art culinaire de haut vol.

(10) En 1715, Pierre Garidel, tout dépendant qu’il soit des concepts médicaux anciens, et freiné par la rigueur des clivages sociaux de l’Ancien Régime, exprime des velléités analogues dans son Histoire des plantes qui naissent aux environs d’Aix, où il faut voir davantage que la première grande flore provençale.

(11) Dans la dernière édition, ici restituée, ces données seront accrues et précisées au point de vue de l’analyse chimique (par les soins de Cazin fils et de Réveil). Ces ajouts, intéressants pour l’histoire de la pharmacologie, contribuent peu à l’intérêt pratique de l’ouvrage.

(12) On ne saurait la jauger en regard des connaissances actuelles, mais il est certain que Cazin, qui maîtrise parfaitement le savoir diagnostic et thérapeutique de son temps, est un généraliste accompli.

(13) Cette affection a de nombreuses mentions dans le Traité. Fréquentes dans l’ancienne société, les scrofules (jadis "écrouelles"), souvent caractérisées par l’hypertrophie suppurante des ganglions lymphatiques du cou, relèvent de la conjonction de facteurs infectieux (tuberculose, etc.) et nutritionnels (sous-alimentation, carences), sur terrain à prédominance lymphatique.

(14) Cazin précise qu’il n’a "mis en usage dans (sa) pratique rurale que les plus simples et les moins coûteux".

(15) Antérieurs au Traité, la Flore médicale de Chaumeton, citée plus haut, et surtout le précieux Dictionnaire universel de matière médicale et de thérapeutique générale, de F.V. Mérat & A.J. De Lens, 6 vol., Paris, 1829-1834, et Supplément, 1846, ont le mérite de citer les sources précises relatives à chaque article, ce que ne font jamais les pharmacopées d’avant la Révolution.

(16) La démarche scientifique suppose la formalisation à travers une méthode qui garantisse la reproductibilité des processus. En médecine, cet a priori ne cessera jamais d’être mis en péril par l’infinité des natures et de leurs susceptibilités propres — sauf clonage universel.

(17) Écorce de chêne pulvérisée, qui servait au tannage des peaux.

(18) Saindoux.

(19) On parle aujourd’hui "d’ethnopharmacologie", formule qui protège déjà le savant de toute accointance suspecte avec la société qu’il étudie, où il ne s’implique plus comme soigant.

(20) Dr J.M.F. Réguis, La matière médicale populaire au XIXe siècle, Montpellier et Paris, 1897 [concerne surtout les régions du Bas-Rhône].

(21) Dr H. Leclerc. Précis de phytothérapie, 5e éd., Paris, Masson, 1976 (article "gui").

(22) L’inattention aux savoirs traditionnels peut être cause d’accidents du bord de la pharmacie. On a récemment soustrait du marché libre des plantes médicinales la banale (mais active) germandrée petit-chêne, Teucrium chamaedrys, proposée sous forme de gélules aux candidats à l’amincissement. De graves hépatites aiguës avaient mis en danger la vie de certains, trop insoucieux du respect des doses. Cette Labiée amère est une herbe traditionnelle de "cures dépuratives" dans les régions méridionales. Plusieurs enquêtes ethnobotaniques, y compris les nôtres, attestent que la prescription populaire s’accompagne toujours de mise en garde touchant à la durée du traitement : en règle générale, il ne saurait dépasser 9 jours. On nous a signalé des accidents relatifs à l’inobservance de cette règle. Interdire le petit-chêne est une régression culturelle.

(23) Notice nécrologique de J.-F. Cazin (par Le Roy-Mabille), L’union médicale, année 1864, n° 86, p. 144 [François-Joseph Cazin est né à Samer le 3 mars 1788, mort à Boulogne-sur-mer en 1864].

(24) Ce qui ne le préserve pas des préjugés propres à son époque et à sa classe sociale, fût-elle adoptive. On en trouvera des preuves aux articles "sabine" et "valériane".

(25) J. Lagriffe. "F.J. Cazin, Médecin de campagne du Boulonnais et grand phytothérapeute". Journal des médecins du Nord et de l’Est, oct. 1968, n° 8, pp. 100, 103, 104, 107.

(26) H. Leclerc (cf. note 21), qui doit beaucoup à Cazin, le cite peu. Il le tient même à l’écart de certaines découvertes, attribuant par exemple au Genevois Juzine la mise en pratique des propriétés antiscrofuleuses du noyer (1842), alors que Cazin consigne déjà des observations cliniques à ce propos dès 1837. Largement exploité jusqu’à nos jours, le plus souvent sans mention de source, par les pharmacopées à caractère vulgarisateur, le Traité retrouve une place fondatrice dans les Ressources médicinales de la flore française de G. Garnier, L. Bezanger-Beauquesne et G. Debiraux, 2 vol. Paris, Vigot, 1961, bilan fondamental de la seconde moitié du XXe siècle. On cherche en vain le nom de Cazin dans la monumentale Histoire générale de la médecine publiée sous la direction du Pr. Laignel-Lavastine (3 vol., Paris, Albin Michel, 1936, 39, 49), comme dans la bien plus concise mais précieuse Histoire de la médecine de J.-Ch. Sournia, Paris, La Découverte, 1991.

(27) Ce que dénoncent beaucoup de praticiens, lesquels, contrairement aux idées reçues, ne s’attardent guère aux promesses rémunératrices d’une carrière devenue aussi aléatoire que bien d’autres.

(28) Des enquêtes récentes, en Haute-Provence, révèlent la mémoire d’une pharmacopée populaire d’une extraordinaire richesse. Ainsi. dans le seul périmètre du Parc naturel du Luberon, celle de M. Amir met en évidence des savoirs attachés à environ 220 plantes locales, sauvages et cultivées, Apt, P.N.R. du Luberon ; sous presse. Mais il ne s’agit plus, en général, que de la mémoire des usages, non de recettes encore opérantes ; les plus jeunes des informateurs sont septuagénaires... Au début du XXIe siècle, la pharmacopée populaire sera éteinte. Voir aussi ce qui est dit de quelques modalités structurantes et de l’évolution de la connaissance traditionnelle du végétal dans P. Lieutaghi, L’herbe qui renouvelle, Paris, Éd. de la Maison des sciences de l’homme, 1986 (sur la base des enquêtes de D. Dore).

(29) Quand on rapporte le prix des gélules au kilo et qu’on le compare à celui du producteur de base, on constate une multiplication par plusieurs centaines, voire par mille, du prix de revient de la substance.

(30) En ville, il semble désormais impossible de recourir aux plantes médicinales sans passer par des circuits où leur prix s’apparente à celui du médicament classique — contingences contournables si l’on y met la volonté nécessaire. Dans la société traditionnelle, les savoirs médicinaux étaient acquis dès l’enfance. De nos jours, c’est d’abord la peur du médicament qu’on inculque aux enfants. La connaissance des "simples" favorise l’éveil au monde et à la responsabilité. On ne les suppose pas capables de se substituer à plus puissants qu’eux, mais de revendiquer une place de gardiens tranquilles des espaces d’autonomie, de devenir de vrais remèdes citoyens.

(31) Notice nécrologique, cf. note 23.

Illustration du traité de F-J Cazin
Illustration du traité de F-J Cazin

François-Joseph Cazin

Notions générales sur la récolte, la dessiccation et la conservation des plantes

Les plantes qui doivent être employées fraîches seront récoltées par un temps serein plutôt que nébuleux ou pluvieux.

Les racines se récoltent au printemps et.en automne. Nous préférons en général l’automne pour les racines annuelles et bisannuelles, et le printemps pour celles qui durent plus de deux années. Il est des racines qui, essentiellement ligneuses, peuvent être récoltées en tout temps. Il en est qu’il ne faut arracher de terre que lorsque la partie ligneuse et solide est déjà formée : telles sont celles dont on n’emploie que l’écorce, comme les racines de cynoglosse de bardane, de quinte-feuille, etc. Il faut, en effet, que cette écorce soit devenue assez épaisse pour qu’on puisse la détacher facilement du corps ligneux.

Pour conserver les racines, on doit, autant que possible, s’abstenir de les laver ; l’eau en retarde et en rend la dessiccation plus difficile, surtout pour celles qui sont mucilagineuses. Mieux vaut les étendre à l’air pendant un jour ou deux, et les ratisser ensuite légèrement, lès brosser, ou les agiter fortement clans un sac de grosse toile pour en séparer la-terre et toutes les parties étrangères, les filaments, etc. Cette opération est facile pour les racines un peu fortes, qui ne sont pas composées de plusieurs branches. Dans le cas contraire, on est obligé de les laver. On les coupe ensuite en tranches d’autant plus, minces qu’elles sont plus charnues et plus difficiles à sécher. Les racines chargées de mucilage, comme celles de guimauve, d’aunée, de grande gentiane, de bardane, de grande consoude, etc., se dessèchent difficilement et se moisissent. Leur dessiccation doit être opérée à l’étuve, on mieux au four, après qu’on en a retiré le pain ; mais alors :il faut les surveiller, parce qu’elles peuvent se griller, si l’on dépasse le point . nécessaire. Les racines fibreuses et ligneuses se dessèchent facilement. Il suffit souvent de. les placer sur des claies ou de les enfiler dans une corde et de les exposer à un courant d’air dans un grenier.

Les racines se conservent en raison directe de leur état de siccité. Il en est cependant, comme celles de bardane, qui sont, dès la seconde année, attaquées .par les vers, et d’autres qui se conservent en bon état au-delà de cinq ans. Il est à remarquer que la racine d’angélique que l’on récolte au printemps est bientôt attaquée par les vers, tandis que celle qui est arrachée en automne se conserve plusieurs années ; ce qui indique qu’en général, ainsi que nous l’avons dit plus haut, on doit récolter de préférence les racines en automne.

On doit placer les racines dans des boîtes bien fermées ou dans un local bien sec, les visiter souvent, et si les vers les attaquent, qu’elles se ramollissent ou moisissent, les nettoyer, les passer à l’étuve ou dans un four modérément chauffé.

Il est des racines que l’on veut conserver pleines de leurs sucs le plus longtemps pos- an e, parce que leur énergie diminue beaucoup par la dessiccation : telles sont celles du raifort, du pied-de-veau, de l’iris, de la bryone, etc., que l’on conserve en les enfouissant dans le sable sec.

Les bulbes/ les oignons, comme ceux de scille, par exemple, doivent être séchés et « serves de la manière suivante : Après avoir enlevé les tuniques et la tige centrale, on détache toutes les autres squames, à l’exception des plus voisines du centre ; on les déchire longitudinalement en plusieurs pièces, et après les avoir enfilées dans une ficelle, on les suspend dans une étuve dont la température est très-élevée jusqu à ce qu’elles soient bien sèches.

Les feuilles et les tiges herbacées doivent être choisies sur des végétaux sains et exposés autant que possible au midi, cueillies à l’époque de la floraison de la plante, par m temps sec, après le lever du soleil et lorsque la rosée est dissipée. On ne doit pas les laisser en tas ni les presser les unes contre les autres, parce qu’elles s’échauffent bientôt et se détériorent. On les étend sur des draps de toile, sur des claies recouvertes d’un tissu à larges mailles,.exposées aux rayons du soleil, ou dans une étuve dont la chaleur de 25 degrés d’abord, est graduellement élevée jusqu’à 36 et même plus. Un grenier exposé au midi et suffisamment chauffé par le soleil peut remplacer l’étuve. On les remue de temps en temps afin que la dessiccation s’opère d’une manière égale, et on les retire lorsqu’elles se brisent entre les doigts. On les laisse alors au contact de’l’air pendant quelques heures, et, dès qu’elles ont repris un peu de souplesse, on les enferme dans des boîtes que l’on place dans un lieu sec.

Les feuilles ainsi préparées conservent leur couleur et une partie de leur arôme. Les feuilles séchées lentement et à l’ombre perdent quelquefois leur odeur et contractent une couleur fauve ou noire ; dans cet état elles sont dépourvues de propriétés.
Les bourgeons doivent se récolter au moment où le mouvement d’ascension de la sève commence, un peu avant leur épanouissement.

Les fleurs se cueillent, pour la plupart, avant leur entier épanouissement. Il en est même plusieurs qu’on récolte quand le calice ne fait à peine que s’entrouvrir. La rose de Provins est dans ce cas. 11 en est cependant quelques-unes, comme les violettes, les pensées, etc., qu’on ne doit cueillir qu’après leur entier épanouissement, mais il faut que cet épanouissement se soit opéré depuis peu. Les fleurs des labiées, telles que celles de romarin, de lavande, de sauge, de thym, doivent être cueillies « séchées avec leur calice, parce que c’est, là que réside principalement leur odeur. Celles dont l’odeur réside spécialement dans les pétales sont ordinairement séparées du calice pour la dessiccation ; cependant, Baume a observé qu’on les conservait bien mieux lorsqu’on les faisait sécher •avec leur calice.

Il y a des fleurs qui, étant trop petites pour être conservées séparément, doivent être cueillies avec les sommités de la plante ; telles sont celles de l’absinthe, de la petite centaurée de l’hyssope, de la fumeterre, du caille-lait, etc. Après les avoir l’ail sécher en petites bottes, en bouquets, on les enveloppe dans des sacs de papier.
Pour conserver le plus possible la couleur et l’odeur des fleurs, on doit les faire sécher promptement au soleil, à une étuve, ou comme pour les feuilles, dans un grenier dont le toit est suffisamment chauffé par la chaleur atmosphérique, en les plaçant sur des papiers soigneusement rangés eux-mêmes sur des claies. On les remue de temps en temps, et lorsqu’elles sont sèches au point d’être réduites en poudre, on les retire pour les placer dans des boîtes ou des bocaux à l’abri de l’humidité. Il est essentiel que la partie épaisse des fleurs soit également sèche, sinon elles se décolorent et se détériorent promptement.

Il est des fleurs, surtout celles qui sont bleues, qui perdent bientôt leur couleur. Cependant celles de mauve restent colorées jusqu’à trois années. La lumière solaire contribuant à leur décoloration, nous conseillons de les sécher à l’étuve ou dans un grenier, et de les conserver dans des boîtes garnies de papier, bien fermées et placées dans un lieu sec. Les violettes exigent des soins particuliers : après avoir enlevé les calices et les étamines, on fait sécher les corolles entre deux papiers, dans une étuve chauffée à 30° Réaumur, et on les conserve ensuite à l’abri du contact de l’air, de la lumière et de l’humidité. Il ne faut pas mettre trop d’importance à la conservation de la couleur des fleurs médicinales ; ce n’est point là que résident leurs propriétés.

Les fruits qu’on veut employer.frais doivent être choisis bien mûrs et pleins de sucs ; mais si l’on se propose de les faire sécher,,il faut les cueillir un peu avant leur maturité parfaite, et par un temps sec. En général, pour la dessiccation des fruits on doit suivre la même marche que pour les feuilles, les fleurs, les racines, etc. Les fruits pulpeux, tels que la figue, la prune et le fruit du rosier sauvage, ne doivent jamais être sèches MI point de devenir tout à fait durs ; il suffit d’en faire évaporer l’excès d’humidité, ce qu on obtient en Les exposant à une chaleur d’abord très-douce, qu’on élève ensuite peu a peu, jusqu’à ce qu’ils soient arrivés au degré de mollesse convenable. Les semences émulsives, les farineuses et toutes les autres, récoltées parfaitement mûres, se placent sur des toiles de chanvre dans des greniers, à un libre courant d’air, ou dans une étuve médiocrement échauffée. On a soin de les remuer souvent, pour renouveler les surfaces contact avec l’air.

Les écorces résineuses doivent être récoltées au printemps, quand les arbres commencent à être en sève ; les non-résineuses, ordinairement en automne. Il faut choisir les écorces produites par des arbres vigoureux, sains, dans la force de l’âge, sur des branches de deux ou trois ans. Après les avoir séparées de l’aubier qui pourrait y adhérer, ainsi que des mousses qui, couvrent l’épiderme, on les coupe en morceaux d’autant plus petits qu’ils contiennent plus d’eau de végétation ; on les fait sécher au soleil ou dans Une étuve, et on les conserve à l’abri de l’air, de l’humidité et de la poussière. Bien pré- parées, les écorces se conservent- en bon état pendant plusieurs années.

Les bois indigènes usités en médecine, tels que ceux de genévrier, de buis, de gui de chêne, doivent être récoltés avant le développement des bourgeons ou après la chute des feuilles. On doit choisir les grosses branches, et, à l’exception de celui de genévrier, on laisse l’écorce et l’aubier. Il suffit, pour la dessiccation, de les exposer au soleil ou à l’air, à l’abri de la pluie et de l’humidité.

Nous ne terminerons pas sans dire qu’il faut, autant que possible, renouveler les plantes chaque année, et apporter à leur récolte tous les soins que nous venons do recommander. La négligence, à cet égard, en diminuant ou anéantissant le, principe médicamenteux des plantes indigènes, a puissamment contribué à les faire tomber clans le discrédit. A chaque article, on trouvera du reste le mode de récole et de dessiccation qui convient à la plante dont il traite et les soins spéciaux qui président à son choix et à sa conservation.

Les procédés dont nous venons de nous occuper d’une façon générale s’appliquent surtout à des quantités restreintes de produits. En outre, la dessiccation amène, à sa suite, des altérations sur la nature desquelles L. Schoonbroodt1 a jeté quelque jour. Les plantes subissent leurs genres d’altérations ; le premier, bien connu, est l’évapora- lion d’une partie des principes volatils ; le second, que l’auteur que nous venons de citer a spécialement étudié, est l’oxygénation de la plupart des principes fixes et de la partie restante des principes volatils. Pour obvier à cet inconvénient, qui fait souvent rejeter des plantes récoltées depuis peu, on peut avoir recours à un procédé dont l’industrie a déjà reconnu les avantages pratiques. En Angleterre, en Allemagne et en France, on soumet les houblons à la presse après dessiccation. On réunit ainsi, sous un petit volume, des quantités considérables de produits, tout à fait à l’abri de l’action oxydante de l’air. Ce procédé est probablement d’origine américaine, car c’est en paquets, fortement comprimés, que nous arrive la lobelia inflata. À l’Exposition universelle de Londres (1851), Dorvàult dit-avoir vu de nombreux spécimens de plantes indigènes séchées promptement et comprimées de manière à acquérir presque la densité du bois. Nous pensons qu’il serait à désirer que ce mode de conservation se vulgarisât.)

Bibliographie

Publications de François-Joseph Cazin

Des Vers ascarides lombricoïdes et des Maladies que ces animaux causent, accompagnent ou compliquent, considérés sous le point de vue médico-pratique , 1850 , [lire en ligne [archive]]

Monographie de la chlorose , 1850, [lire en ligne [archive]]

Traité pratique et raisonné de de l’emploi des plantes médicinales indigènes - Planches , 1850, 1ère édition

Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes ->https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56859506.r], 1850, 1ère édition

Monographie médico-pratique et bibliographique de la belladone , 1856

Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes (2e édition considérablement augmentée, et entièrement refondue, avec un atlas de 200 plantes soigneusement lithographiées), 1858,

De l’organisation d’un service de santé pour les indigents des campagnes : considérée du point de vue administratif, hygiénique et thérapeutique , Reims, impr. de P. Regnier, 1852, 68 p., In-8° (lire en ligne [archive])

Publications de François-Joseph Cazin et Henri Cazin

Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes : avec un atlas de 200 planches lithographiées , Paris, P. Asselin, 1868, 3e éd., XXVIII-1189-XL p.

Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes : avec un atlas de 200 planches lithographiées , Paris, P. Asselin, 1876, 4e éd., XXX-1254 p., In-8° (lire en ligne [archive])

Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes : avec un atlas de 200 planches lithographiées , Paris, Asselin & Houzeau, 1886, 5e éd., XXX-1294 p., In-8°

Biographie de François-Joseph Cazin

Nécrologie , L’union médicale, Volume 23 ;Volume 1864

Mis en ligne par La vie re-belle
 4/07/2020
 https://www.lavierebelle.org/traite-pratique-et-raisonne-des

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